25 juin 2020

La Patagonie est une région faite d’extrêmes et d’immensité, taillée pour les superlatifs. C’est là que se rencontrent les Andes, les vastes étendues d’herbes folles, les forêts, l’océan, les fjords, les glaciers, et les vents implacables qui balayent cet ensemble. Dans ce cadre exceptionnel vit une faune d’une grande diversité, grâce à un écosystème préservé presque jalousement par les Chiliens. Nous nous sommes rendues en Patagonie chilienne, sur les traces des animaux endémiques de la région.

Notre voyage commence à Punta Arenas, où nous atterrissons, avant de prendre la route pour Puerto Natales. En chemin, nous traversons l’immensité des steppes patagoniques. De temps en temps, nous apercevons un rapace posé sur une clôture de bois, ou bien un petit groupe de nandous, ces cousins patagons de l’autruche, au milieu d’une végétation basse et sèche de la même couleur beige-gris que leur plumage.Le lendemain, nous partons tôt pour le parc Torres del Paine. Un arrêt s’impose pour découvrir la grotte du Milodon. Il s’agit d’un mammifère terrestre, cousin du paresseux mais bien plus gros, éteint depuis 8 000 à 10 000 ans, et qui vivait en Patagonie. Point de Milodon au rendez-vous donc, si ce n’est la statue grandeur nature, qui montre au visiteur à quoi ressemblait l’animal. En revanche, sur le sentier qui y mène, nous faisons une singulière rencontre matinale : une moufette ! On les appelle « Zorrillo » en espagnol, mais les Chiliens ont leur propre mot pour la désigner : el chingue. Nous en croiserons plusieurs autres au cours de notre séjour, si bien que nous réaliserons peu à peu que le chingue est un animal plutôt commun ici.

Arrivées au parc National Torres del Paine, nous ouvrons grand nos yeux, et scannons minutieusement les endroits par lesquels nous passons et leurs environs : bois de lengas et de ñirres, parois rocheuses, flancs de collines, plaines herbeuses. En effet, nous sommes entrées sur le territoire du puma, et s’il est possible d’en apercevoir au cours de notre séjour, nous ne laisserons pas passer cette chance.

Le jour suivant, nous faisons la connaissance de Yara et Anaïs, nos guides pour la journée, et partons avec elles pour une visite du centre du parc. Au premier mirador où nous nous arrêtons, le Salto Chico, nous découvrons un animal rare : une femelle huemul, en balade matinale près de l’un des nombreux lacs. Le huemul, c’est une sorte de cerf andin. Il s’agit d’une espèce protégée endémique du Chili et de l’Argentine, malheureusement en voie d’extinction. Il figure aussi sur l’emblème national chilien, aux côtés du condor. Anaïs nous raconte l’histoire de ce huemul-là, baptisé Panchita. Lors du grave incendie de 2011 qui a dévasté une importante partie du parc, elle s’est réfugiée dans cette zone. Peu à peu habituée aux humains et rejetée par ses congénères (peut-être pour cette raison), elle erre désormais dans ce périmètre, et se laisse observer assez facilement. Nous avons du mal à partir, nous aimerions rester là, à la regarder. Elle est tranquille, son regard est doux et ses mouvements lents. Sur son pelage uniformément brun, nous remarquons des cicatrices, souvenirs d’une malheureuse rencontre avec un puma. Elle se couche et ferme les yeux, pour une petite sieste au soleil.

Nous continuons notre découverte du parc, enthousiastes et optimistes : selon Yara et Anaïs, si nous avons pu voir un huemul si tôt dans la journée, c’est que nous avons de la chance, et si nous avons de la chance, alors peut-être que nous verrons un puma ! En attendant, nous croisons de temps en temps un caracara Chimango, l’un de ces rapaces communs en Patagonie, que nous avions déjà vus à différentes reprises depuis notre arrivée dans la région. Ils aiment se percher sur les nombreuses clôtures en bois qui marquent les limites des champs de pâturage et des estancias.

Un peu plus tard dans la journée, après de petites randonnées vers les miradors du parc, nous nous dirigeons vers la laguna Amarga. Il se murmure que les pumas sont fréquemment vus dans cette partie du parc. En chemin, nous ouvrons donc l’œil, et même les deux. C’est un groupe de guanacos que nous rencontrons d’abord. Il s’agit d’un camélidé andin, cousin du lama. La lumière plus dorée de cette fin d’après-midi se reflète sur leur pelage couleur noisette, presque roux. Nous nous étonnions de ne pas les avoir vus jusqu’ici, puisqu’habituellement, ils peuplent les collines environnantes. Mais les voilà qui ont fini par apparaître. Proies favorites du puma, les guanacos ne sont jamais très sereins dans cette contrée hostile où le félin est protégé, et la présence de l’homme ne les met pas très à l’aise non plus. Nous repartons en silence, pour ne pas les effrayer.

Quelques centaines de mètres plus loin, au détour d’un virage qui fait face au massif du Paine, nous rencontrons un rassemblement anormal à cette heure. Il s’agit en réalité d’un groupe de photographes qui ont repéré une fratrie de quatre jeunes pumas dans une paroi rocheuse à quelques dizaines de mètres de là. L’un d’eux nous dit que leur mère les appellera bientôt. Et en effet, quelques dizaines de minutes plus tard, après avoir entendu un grognement, les félins se sont mis en chemin. Par une chance folle, ils passent à quelques mètres de nos yeux ébahis.

Après cette rencontre incroyable, nous reprenons la route, sortons du parc, et arrivons à la lagune Amarga. Il fait sombre, mais le ciel est encore clair derrière les Tours du Paine qui se reflètent dans l’eau, où cinq flamants roses barbotent paisiblement. Les paysages de ce côté sont plus secs, la végétation y est basse, semblable au maquis. Nous cherchons les nandous, que nous avions vus brièvement le jour de notre arrivée. Ils sont sûrement là, mais ce soir, l’obscurité nous empêchera de les voir.

Le lendemain matin, nous quittons l’hôtel de l’estancia Cerro Guido, pour nous rendre avec Séverine, l’une des guides, à un endroit appelé Condoreras. Elle nous explique que cet endroit fait partie de l’estancia. Il s’agit en fait d’une barre rocheuse haute de 200 mètres, qui offre une vue époustouflante sur le massif du Paine, et sur la vallée de la rivière Las Chinas. Surtout, elle doit son nom au fameux condor des Andes, qui y niche. Effectivement, quelques minutes après notre arrivée au sommet de la falaise, trois petits points à l’horizon se rapprochent, longent le promontoire où nous nous trouvons, et passent exactement au-dessus de nos têtes. À ce moment-là, on entend un son unique : celui de l’air qui glisse sur leurs ailes. C’est comme si un petit planeur passait à côté de votre oreille. Nous restons un moment à observer ces condors aller et venir à quelques mètres de nous.

Séverine nous dit que l’un des puma trackers qui travaillent pour l’estancia dans le cadre d’une étude sur les pumas, a repéré l’un des félins en bas de la falaise. Nous avons à nouveau la chance de pouvoir observer cet animal hors du commun, mais depuis une lunette, cette fois, car il se trouve 200 mètres plus bas que nous. L’observateur nous raconte l’histoire de ce puma solitaire : une femelle assez farouche que l’on a appelée Collarcita, âgée d’un peu plus d’un an, abandonnée plus tôt que prévu par sa mère qui lui a appris à se méfier des humains.

Sur le chemin du retour, nous avons enfin l’opportunité de voir les nandous dans leur habitat naturel : la végétation basse et noire des étendues patagoniennes, formée par un buisson appelé mata negra. C’est amusant de voir leurs longs cous sortir de celle-ci. Ils vivent en petits groupes et sont répartis sur toute la partie plate de ces terres battues par les vents.

Lors de notre séjour à l’estancia Cerro Guido, nous verrons aussi plusieurs sortes d’oiseaux, plusieurs moufettes de Humboldt, et un tatou velu de Patagonie. Ce dernier se promenait paisiblement sur la pelouse de l’estancia, et nous avons découvert qu’il vit en fait dans un terrier situé sous la passerelle de bois qui permet de s’y rendre.

Le jour suivant, nous quittons définitivement l’estancia : direction Punta Arenas. En chemin, nous nous arrêtons sur le bord de la route. Un petit renard mange les restes d’un guanaco qui semble avoir été la proie malheureuse d’un puma. Un peu plus loin sur une colline, le groupe des guanacos survivants se fait discret. Et autour, sur les rochers et les flancs de collines, placés comme dans un amphithéâtre autour du renard et de son déjeuner, des dizaines de condors qui, ayant déjà pris leur part, attendent de digérer pour pouvoir à nouveau s’envoler. Les caracaras huppés, eux, rôdent, impatients à quelques mètres du renard. Une scène que nous imaginons habituelle dans cette terre hostile pour qui n’est pas un puma. Nous y découvrons une hiérarchie soigneusement respectée, et à quel point le rôle du puma est important pour l’alimentation du reste des animaux de la région.

Ce voyage en Patagonie australe nous a appris que derrière la beauté sauvage de ces paysages du bout du monde, se cache un équilibre fragile qu’il nous appartient de protéger. Le Parc Torres del Paine est pour un grand nombre d’espèces, dont certaines sont menacées comme le huemul ou le puma, un havre de paix. En cela, il est aussi un endroit incontournable pour qui souhaite observer la faune spectaculaire de la région.

 

Anaïs Moreno Chabbert

 

Cet article fait partie d’une série de 4 récits, écrit par 3 membres de notre équipe à la suite d’un voyage de reconnaissance réalisé en Patagonie australe. Retrouvez prochainement le portrait plus détaillé de l’un des animaux phares de la région, l’énigmatique puma !

 

Carnet pratique

Quand s’y rendre ? Entre octobre et mars. Pour avoir une chance de voir les petits des animaux, privilégier le mois de décembre.

Parc National Torres del Paine : 4 heures depuis Punta Arenas, 1 heure 30 depuis Puerto Natales, et 3 heures 15 depuis El Calafate

Estancia Cerro Guido : 4 heures depuis Punta Arenas, 1 heure 30 depuis Puerto Natales, et 3 heures 15 depuis El Calafate

Un circuit ? Séjour au coeur de la faune de Patagonie chilienne

 

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